Lucia Neri, entre désir d’écologie et réalités extractivistes
- Artivistas

- 26 avr.
- 5 min de lecture

Bonjour Lucia ! Peux-tu commencer par présenter brièvement ton travail et partager tes sources d’inspiration ?
Je suis architecte et artiste plasticienne. Ma démarche artistique interroge la matière et les matériaux à travers leur histoire, leurs usages et les violences qu’ils portent. Formée à l’architecture, je m’intéresse à l’origine des matières premières, à leur transformation et à la manière dont nos sociétés contemporaines tendent à invisibiliser ces processus.
Mon travail est profondément lié à mon pays d’origine, la Bolivie, dont l’histoire est marquée par l’extraction des ressources depuis la colonisation. À travers mes recherches actuelles sur les minerais et les métaux, je reviens notamment sur l’histoire de Potosí et du Cerro Rico, lieu emblématique où l’exploitation de l’argent a contribué à l’essor du capitalisme mondial. J’aborde la matière comme un témoin de ces récits, où s’inscrivent les mémoires des territoires, des corps et des systèmes d’exploitation.
Mes sources d’inspiration puisent dans l’histoire des montagnes, les récits liés à Potosí, ainsi que dans l’iconographie du tableau La Virgen del Cerro. J’y explore les liens entre extraction, représentation et corps, en faisant dialoguer ces références avec des formes issues des structures vestimentaires féminines — crinolines, vertugadins, corsets — qui évoquent à la fois la contrainte, l’apparat et la construction des corps.
Tu fais partie de l’exposition CORDILLERA, avec une pièce aussi majestueuse que politique. Peux-tu nous expliquer ce qu’elle représente ? Et plus globalement, comment tu inscrits ton travail dans cette exposition collective ?

Dans cette exposition, je présente une sculpture que j’inscris dans une série de « monuments-montagnes ». Il s’agit d’élever un monument non pas à une figure de pouvoir, mais à une montagne — et à travers elle, à toutes celles qui ont été exploitées pour leurs ressources. Ces territoires ont largement contribué à l’enrichissement de l’Occident et au développement du capitalisme global, tout en restant absents des récits dominants.

À travers cette pièce, je cherche à rendre hommage à ces montagnes en considérant leur territoire comme un corps. La sculpture est ainsi “habillée” de différentes strates : une crinoline récupérée auprès d’une Quinceañera, ainsi que des vêtements usés collectés dans mon entourage, initialement destinés à être jetés. Ces matériaux portent en eux des traces — celles de nos systèmes de représentation, de pouvoir, mais aussi de nos modes de consommation rapides et jetables.
Dans le contexte de l’exposition CORDILLERA, mon travail dialogue avec une mémoire géologique et politique des territoires. J’y propose une lecture où la montagne devient à la fois monument, corps et archive, révélant les tensions entre extraction, héritage colonial et persistance des formes de domination dans nos sociétés contemporaines.
Tu viens du monde de l’architecture : pourquoi as-tu décidé de changer de voie ? En quoi cette formation initiale impacte ton travail d’artiste ?
Formée à l’architecture, je me suis très tôt intéressée aux matériaux qui composent nos objets et nos espaces : leur nature, leur transformation, mais surtout leur histoire. Cette attention à la matière est aujourd’hui au cœur de ma pratique artistique, nourrie par une réflexion sur l’extraction des ressources et
sur la manière dont nos sociétés tendent à invisibiliser leur origine.

Si j’ai choisi de m’éloigner de l’architecture, c’est avant tout pour me libérer d’un cadre où il s’agit de répondre à un problème par une solution concrète et définie. Mon travail artistique me permet au contraire d’ouvrir des espaces de réflexion, d’explorer des formes plus libres, et de construire des récits et des fictions qui restent volontairement ouverts à différentes interprétations.
L’expérimentation intuitive est essentielle dans mon processus. Je conçois mon travail comme une pensée en mouvement, qui cherche moins à produire des formes figées qu’à imaginer des possibles. Cette approche me permet d’explorer des formes d’utopies, de questionner nos modes de production et de proposer, à travers la matière, des alternatives sensibles face aux transformations et aux destructions en cours.
Tu aimes travailler avec des matériaux naturels. Certaines de tes œuvres vivent et évoluent dans le temps. Quel est l’intention derrière ce geste artistique ?

Je développe une pratique hybride mêlant dessin, sculpture, installation, photographie et son, dans laquelle la question des matériaux est centrale. J’utilise à la fois des matériaux écologiques et biosourcés issus du monde de la construction — comme la paille, la ouate de cellulose ou la terre crue — ainsi que des matériaux de récupération, tels que le carton ou les vêtements, qui portent en eux les traces de nos modes de production et de consommation.
En parallèle, j’expérimente des matières biodégradables, parfois instables, qui peuvent évoluer dans le temps. Ces matériaux, tout comme les éléments naturels ou issus de savoir-faire traditionnels, sont mis en dialogue avec des matériaux industriels comme l’acier ou le plastique. Leur cohabitation fait apparaître les
tensions et les contradictions de nos sociétés, entre désir d’écologie et réalités extractivistes.
Le fait que certaines œuvres vivent, se transforment ou se dégradent fait partie intégrante de ma démarche. Cela me permet de questionner l’idée d’une œuvre figée, pensée pour durer éternellement, et plus largement notre rapport à la production, au stockage et à l’accumulation. À travers ces formes évolutives, j’explore la possibilité d’une autre écologie : des œuvres qui, comme des organismes vivants, ont une temporalité propre — une naissance, une transformation, une disparition — et qui peuvent faire écho aussi à des espaces de réflexion en constante mutation.
Qu’est-ce que l’artivisme pour toi ? Te définis-tu comme artiviste ? Pourquoi ?
Pour moi, l’artivisme consiste à être conscient, en tant qu’artiste, de son époque et des enjeux qui la traversent. C’est une manière de prendre position, non pas en apportant des réponses fermées, mais en ouvrant des espaces de réflexion autour de sujets contemporains, afin de susciter des prises de conscience
et des dialogues.

Je me reconnais dans cette approche. Mon travail est traversé par des questions politiques, historiques et écologiques, que je cherche à rendre sensibles à travers la matière et les formes. Il ne s’agit pas de produire un discours militant au sens strict, mais plutôt de proposer des formes qui invitent à regarder autrement.
Je pense aussi que le fait de ne pas se positionner est en soi une forme de privilège, que tout le monde ne peut pas se permettre. Dans ce sens, mon engagement artistique est lié à une nécessité : celle de témoigner, de questionner et de rendre visibles certaines réalités qui restent souvent invisibilisées.
Quel message aimerais-tu partager avec notre communauté ?
J’aimerais avant tout inviter le public à venir découvrir l’exposition CORDILLERA chez Artivistas Paris, et à explorer les différentes manières dont chaque artiste s’approprie et raconte la cordillère des Andes. Les regards y sont multiples, sensibles et complémentaires, et chacun ouvre une porte vers de nouvelles
réflexions.
J’aimerais aussi encourager à cultiver la curiosité envers l’art contemporain. Il a longtemps pu sembler inaccessible ou réservé à un certain milieu, mais il est aujourd’hui traversé par des voix diverses, qui racontent le monde de manière poétique, sensible et souvent très directe. Il peut parler à chacun, dès lors
qu’on accepte de s’y confronter librement.
Enfin, il me semble essentiel de soutenir les artistes, en allant voir les expositions, en partageant leur travail, et aussi, lorsque c’est possible, en acquérant des œuvres. Ce sont ces gestes qui permettent à la création de continuer à exister et à se renouveler.





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