Claudix Vanesix, futurisme andin et révolution de la tendresse
- Artivistas

- 24 janv.
- 5 min de lecture
Bonjour Claudix ! Peux-tu commencer par présenter brièvement ton travail et partager tes sources d’inspiration ?

Bonjour, je m’appelle Claudix Vanesix et je suis un·e artiste nouveaux médias et performance. Je travaille principalement en transformant mon corps en interface de technologies telles que la réalité virtuelle, la réalité augmentée ou l’intelligence artificielle en temps réel. D’autres techniques que j’utilise sont la broderie et le textile péruviens.
Je suis très inspiré·e par la réflexion autour de l’espace-temps en dehors de l’échelle humaine. Dans ce sens, me rapprocher des savoirs de l’ancien Pérou m’émeut profondément, tout comme le fait de les mettre en contraste avec le potentiel des ordinateurs quantiques. Il y a quelque chose qui me captive dans la tentative de réconcilier des concepts qui sont apparemment contradictoires, ou qui, du point de vue anthropocentré, ne sont pas censés cohabiter.
Tu utilises souvent un nouveau concept : « le futurisme andin ». Peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit ?

Le futurisme andin fait partie d’un mouvement mondial qui rejette les conceptions du « futur » proposées il y a des décennies, ou encore défendues par des structures de pouvoir abusives. Ces antifuturismes sont très divers et répondent à la culture et à l’histoire de leur territoire. Personnellement, j’ai été inspiré·e par l’afrofuturisme, le futurisme tropical, l’antifuturisme marron, ou encore le solarpunk.
Il est important pour moi de préciser que la pratique d’un antifuturisme localisé dans les Andes m’est naturelle, étant donné que je suis une personne née et ayant grandi au Pérou, un pays andin. Cependant, il est essentiel de comprendre la diversité culturelle de notre région et de prendre en compte la présence des cultures côtières et amazoniennes dans ces nouveaux futurismes que nous articulons tant sur le plan philosophique qu’esthétique.
Je réside actuellement en France, et mon identité migrante m’a déraciné·e de ces composantes climatiques et géographiques qui nourrissaient ma pratique et donnaient du sens à mon activisme depuis « l’andin ». Aujourd’hui, je réfléchis davantage à ce qui est « xéno », à cette étrangeté ou altérité qu’implique mon rôle dans ce pays et dans d’autres où je ne suis pas considéré·e comme aussi légitime que d’autres sujets pour proposer des futurs. Dans ce sens, je pense que mon approche prochaine sera le xénofuturisme.
Tu seras en résidence chez Artivistas en janvier et février. Sur quel projet vas-tu travailler ?
Oui, je travaille sur une série d’œuvres intitulée GAN : Generative Adversarial Nuisance (Nuisance adversariale générative). Cette série est composée de trois vidéos holographiques et de leurs tapisseries brodées respectives. La série aborde le concept de GAN, qui signifie à l’origine Generative Adversarial Network (réseaux antagonistes génératifs), une méthode de création d’images par intelligence artificielle fondée sur un entraînement préalable à partir de bases de données étiquetées.

Dans ce projet, je suggère que ces réseaux et leurs étiquettes constituent en eux-mêmes une nuisance, car ils sont saturés de biais liés à des indicateurs sensibles de quantification tels que la race, le genre et le pouvoir social. Je travaille ainsi autour de trois axes : le transracial, le transgenre et le transhumain. Chaque axe est développé à travers un composant numérique que j’appelle « ignorance artificielle » et un composant textile que j’appelle « intelligence artisanale ».
Tu as également participé à la Prompt Battle organisée en fin d’année à la galerie. En quoi consiste ce format et quel rôle joue-t-il pour toi ?

C’est un format très intéressant qui est né en Allemagne et qui s’est ensuite diffusé ailleurs. Je l’ai découvert pour la première fois à Ars Electronica 2023, à Linz. Je trouve que la catégorie Prompt Battle est très flexible et laisse beaucoup d’espace à la réinvention selon les intérêts de chaque communauté ou de chaque ville.
Le format que je connais actuellement consiste à réunir deux équipes qui s’affrontent autour de prémisses diverses, les obligeant à utiliser des outils d’IA générative d’images, de vidéos ou de textes. L’équipe qui satisfait le plus le public par son résultat génératif, tout en répondant à la contrainte du défi, remporte la victoire.
Je pense que c’est un format encore jeune, mais avec un fort potentiel pour générer des sous-cultures actives qui pratiquent au quotidien l’interaction avec l’IA générative, les amenant à participer de manière intuitive à des espaces qui encouragent cette pratique sous une forme compétitive.
Qu’est-ce que l’artivisme ? Te définis-tu comme artiviste ? Pourquoi ?
Lier l’art à l’activisme est une décision consciente que j’ai prise dès le début de mon autodétermination à me consacrer entièrement à l’art sous toutes ses formes. Il n’est peut-être pas si simple de mesurer si l’on parvient ou non à être activiste des causes que l’on défend, car l’impact de l’art sur la société n’est pas mathématiquement définissable et est souvent invisibilisé.

Cependant, mon expérience de l’art vivant et les retours des personnes qui assistent à mes œuvres me montrent que ce que je fais est pertinent pour elles, que mes paroles parviennent à panser des blessures ou à offrir de nouvelles perspectives.
Je me définis comme un·e artiste ayant une position politique antiguerre, antidictature, antigénocide, antipatriarcale et anticoloniale, et cette conviction se traduit dans mes images et mes mots. Toutefois, je crois que la position de la négation ne me suffit plus. Pendant une période de ma vie, j’ai tenté de comprendre le monde à partir de la violence, parce qu’elle m’entourait. Aujourd’hui, il me semble essentiel de proposer des imaginaires entièrement nouveaux, ce qui n’est pas chose facile. Comment imaginer un monde dans lequel être antiguerre ne serait plus nécessaire, mais où l’on pourrait s’affirmer à partir de quelque chose qui ne soit pas la violence ? J’y réfléchis beaucoup.
Quel message aimerais-tu partager avec notre communauté ?
La révolution de la tendresse. La première fois qu’on me l’a expliquée, je n’ai pas pu m’arrêter de pleurer. Je venais de passer des années dans un activisme féministe militant, avec une blessure béante et douloureuse, et une rage coincée dans la gorge. Nous ne pouvions que crier : de douleur, de colère, de tristesse, de dégoût.
Un jour, cette douleur n’a plus voulu continuer à faire mal, et j’ai compris que j’avais toute une vie devant moi pour devenir la vie que je voulais voir exister dans ce monde, même si j’ignorais totalement à quoi pouvait ressembler une action politique qui ne soit pas une réponse à la violence.
Aujourd’hui, je pleure encore quand je pense à la révolution de la tendresse, mais cette fois de joie. J’ai trouvé des camarades qui changent le monde en faisant de la musique, de la peinture, des vêtements, de la performance, à partir de l’amour. La tendresse radicale et le soin de la vie sont une énergie expansive et inarrêtable ; celles et ceux qui la connaissent peuvent témoigner qu’il s’agit du moteur de transformation le plus fertile qui soit.
J’ai compris que je voulais vivre ma vie ainsi : depuis la vulnérabilité du choix de ne pas avoir peur, même lorsqu’il existe de nombreuses raisons de la ressentir. J’ai choisi de vivre de la manière la plus authentique possible pour moi, et je comprends aujourd’hui que cela n’est pas de l’égoïsme.




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