Milena Carranza : transformer la nostalgie en célébration
- Artivistas

- il y a 1 jour
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Bonjour Milena, pourrais-tu commencer par te présenter et nous parler de tes sources d’inspiration ?
Bonjour, je m’appelle Milena Carranza, je suis péruvienne et je vis en France depuis huit ans. Je suis arrivée à Lyon, où j’ai vécu trois ans, et cela fait maintenant cinq ans que je vis à Paris. J’ai une licence en communication audiovisuelle, obtenue au Pérou, ainsi qu’un diplôme d’un an en photographie et un autre diplôme d’un an en art-thérapie. Ici, en France, à Lyon 2, j’ai fait un master en développement de projets artistiques et culturels internationaux.
J’aime énormément danser. Je suis passionnée de timba, de salsa cubaine, c’est ma grande passion. Mais pendant de nombreuses années, au Pérou, j’ai aussi pratiqué la danse contemporaine, puis les danses afro-péruviennes et les danses folkloriques afro-cubaines — mais ça, c’était il y a cinq vies ! Aujourd’hui, je viens de reprendre le yoga à Paris et cela me rend très heureuse.
Ce sont quelques-unes de mes sources d’inspiration : la joie, la force présente dans chaque manifestation artistique, particulièrement dans la musique, la danse et la photographie, qui est mon support et mon langage, mais aussi dans les arts plastiques en général, les affiches, la poésie, la littérature, le cinéma — et maintenant, je suis accro aux séries ! Tout ce qui est lié à la diaspora afro : afro-péruvienne, cubaine, brésilienne, américaine. La spiritualité yoruba en Amérique et en Afrique. Ici, en France, le lien avec les cultures africaines qui y sont très présentes et, particulièrement, tout ce qui vient de mon pays. Je suis également bouddhiste. Je crois en la méditation, je crois qu’il faut œuvrer pour la paix, je crois en un activisme depuis la paix et pour la paix. Ce qui est avant tout un paradigme, car ce n’est pas forcément quelque chose que l’on peut incarner en permanence : on est humain.

Mes premières sources d’inspiration sont ma mère, mon père, mes grands-parents, ma famille, la poésie présente à la maison, la littérature, le travail politique pour construire une société libre et juste, ainsi que l’apport des sciences sociales dans cette perspective de justice et d’égalité. Et depuis huit ans : l’expérience collective de la migration, et la manière de transformer la nostalgie en célébration.
Tu as fondé Perú decolonial : pourrais-tu nous expliquer quelle est la mission de cette organisation ? Qu’est-ce qui t’a poussée à créer un projet dédié aux Péruviens installés en France ?

Perú decolonial est né d’un besoin très personnel, mais aussi collectif. Toute ma vie, j’ai fait partie de groupes et de projets collectifs, et j’en ai également souvent créé au Pérou. Lorsque j’ai finalement eu un peu plus de temps et d’énergie en France, après avoir traversé cette première étape de survie qu’implique le fait de migrer et de s’installer dans un autre pays, j’ai ressenti le besoin de créer quelque chose.
J’ai d’abord essayé de créer un collectif d’artistes péruviens à Paris, mais cela n’a pas fonctionné. Puis, à la suite d’une importante exposition consacrée à l’art péruvien dans un musée, j’ai été frappée de constater que sa programmation complémentaire ne faisait aucune place aux Péruviens. Et je me suis dit : si les musées ne nous donnent pas d’espace pour prendre la parole, nous devons nous organiser nous-mêmes pour dire : « Nous sommes là. » Nous ne sommes pas seulement une culture ancestrale que l’on expose dans les musées : nous sommes aussi vivants, nous créons et nous produisons de la culture contemporaine.
C’est ainsi qu’est née Ayahuasca Despierta, une première conférence sur la création péruvienne contemporaine en France, en lien avec l’Amazonie péruvienne, et avec elle est né Perú decolonial.
Pour moi, Perú decolonial, c’est se demander comment nous incarnons notre identité péruvienne lorsque nous sommes hors du Pérou, particulièrement en France et en Europe occidentale. Il s’agit aussi de retrouver notre estime de nous-mêmes et de renouer avec notre histoire, notre culture et notre actualité, sans avoir le sentiment que nous devons constamment nous mesurer aux paradigmes européens.
Et pour moi, être décolonial ne signifie pas parler de décolonisation en permanence. Il s’agit d’essayer d’avoir un esprit et des pratiques décolonisés, de les inscrire dans le quotidien et d’utiliser les outils dont nous disposons pour nous questionner, nous déconstruire et, finalement, nous affirmer.
Tu as récemment co-organisé un événement autour de la cumbia péruvienne chez Artivistas. Quelle place et quel rôle la culture populaire occupe-t-elle dans ton activité ?

Si tu fais référence à ce que je cherche à faire avec Perú decolonial, la culture populaire occupe une place essentielle, parce que c’est précisément de cela qu’il s’agit : partager nos cultures, les célébrer et revendiquer tout ce qui a été et continue d’être discriminé, invisibilisé, ou dont les gens continuent de s’approprier et d’exploiter les expressions sans leur accorder la place qui leur revient.
Il s’agit également de faire connaître, puisque nous sommes dans un autre pays, ce qui n’est pas encore arrivé jusqu’ici, mais pas à travers le regard exotique qui existe souvent en France sur nos cultures. Il s’agit plutôt de montrer qu’il existe aussi au Pérou des pratiques culturelles contemporaines, comme il en existe dans toutes les diasporas, tous les groupes, toutes les cultures et toutes les nationalités présentes dans ce pays.
Depuis que je vis ici, tout ce qui vient de mon pays et que je peux écouter, voir, expérimenter ou vivre me bouleverse profondément. Et je crois que c’est le cas pour la plupart des personnes immigrées. Quelque chose qui, dans mon pays, faisait partie de mon quotidien, de mon travail, de mon art, de ma réalité, prend ici une autre dimension : on le comprend à travers une vision plus globale, non seulement comme faisant partie de la culture populaire de mon pays, mais aussi de la culture populaire sud-américaine, latino-américaine, autochtone, afro-péruvienne, métisse et, finalement, du Sud global.
C’était l’un des objectifs de l’événement consacré à la cumbia péruvienne,
organisé avec Néstor Sedano de La Cadencia, aux côtés de Salvajismo et d’Artivistas. Il s’agissait de parler de l’histoire de la cumbia, de la chicha et du huayno, de la migration des populations andines vers Lima, la capitale, et de la manière dont cette réalité s’est manifestée et continue de le faire à travers l’art et, particulièrement, à travers la musique, qui est aujourd’hui même à la mode en Europe.
Il y a là deux dimensions que nous pouvons identifier : la compréhension, la réflexion, la revendication et la célébration de notre culture, mais aussi l’importance qu’elle acquiert dans le contexte mondial, la manière dont nous aussi nous influençons le monde et le rôle que nous jouons dans cette influence. En tant que Péruvien·nes, nous faisons également partie de ce tissu artistique et culturel qui se nourrit mutuellement à l’échelle internationale. Et il faut aussi se demander comment faire en sorte que les racines et les premiers acteurs de ces expressions culturelles reçoivent la reconnaissance, le crédit et la valorisation qu’ils méritent.
Tu as également été commissaire de l’exposition Pérou Noir. Que t’a appris cette expérience sur les relations entre les différentes populations afrodescendantes à Paris ?

Ce que cette expérience m’a appris, c’est que la plupart des africains et des afro-français avec lesquels j’ai pu échanger et dont j'ai pu recueillir des témoignages n’étaient pas seulement reconnaissants de découvrir une culture afro-péruvienne qu’ils ne connaissaient pas : ils étaient profondément émus de rencontrer une culture sœur, diasporique. C’était comme retrouver un frère perdu, et cela a été très réconfortant.
Je comprenais que, dans le paysage français, lorsqu’on parle de l’héritage africain en Amérique, on évoque principalement le Brésil, Cuba, Haïti ou les États-Unis, tandis que le Pérou est avant tout considéré comme une référence andine. Mon objectif avec Pérou Noir était donc d’inscrire la culture afro-péruvienne dans ce paysage, de faire comprendre qu’elle fait partie de la diaspora afrodescendante contemporaine, qu’il existe une création artistique visuelle afro-péruvienne contemporaine et que, même si elle possède ses propres problématiques, elle doit également être comprise comme faisant partie d’une problématique globale.
Quelles sont tes dernières actualités et tes prochains projets ?
Je suis actuellement sur le point d’inaugurer une nouvelle exposition en tant que commissaire d’art indépendante et productrice d’expositions, que j’ai intitulée Afroandinxs. Elle se tiendra du 15 septembre au 15 octobre à la galerie de l’Ambassade du Pérou, ici à Paris. Vous pouvez retrouver tous les détails sur mon Instagram.
C’est un très beau projet qui présente le travail de sept artistes visuels afro-péruviens contemporains : Amador « Chebo » Ballumbrosio, Herbert Rodríguez, William Córdova, Joan Jiménez Suero « Entes », Angie Cienfuegos, César Octavio Santa Cruz et Vera Castro. Six d’entre eux avaient déjà participé à Pérou Noir. L’objectif de l’exposition est de montrer comment, depuis l’expérience afro-péruvienne, les références culturelles andines sont mobilisées pour continuer à comprendre cette identité afro-péruvienne. Ou simplement de partager ce qui est afro-andin pour le célébrer, parce que cela fait déjà partie, de manière quotidienne, de la vie de certains de ces artistes. Il s’agit également de continuer à inscrire l’art visuel afro-péruvien contemporain dans le monde de l’art afro-contemporain, ici en France mais aussi à l’échelle internationale.

Que représente l’artivisme pour toi ? Te considères-tu comme une artiviste ? Pourquoi ?
Pour moi, l’artivisme signifie que l’activisme ne reste pas au niveau des mots ni des actions pragmatiques, mais qu’il soit mené de manière créative, métaphorique, symbolique et sensible. Il s’agit de transmettre des messages liés au travail social, au travail politique, à la revendication et à l’identité à travers un langage qui crée une connexion émotionnelle avec les autres êtres humains et qui, à partir de là, leur donne des clés, les inspire, peut contribuer à ouvrir les esprits et à émouvoir.
J’ai toujours été activiste, mais lorsque j’ai commencé à créer à travers la photographie et aujourd’hui à travers le commissariat d’exposition, ce qui me vient naturellement, plus que de transmettre la beauté en soi ou de rechercher un résultat esthétique, c’est de partager des histoires, des manifestations et des moments qui représentent des enjeux importants sur le plan social et humain, tout en questionnant les paradigmes du statu quo.
J’ai toujours travaillé dans une perspective militante antiraciste. Mais lorsque je fais de l’art, je ne cherche pas à dire « être raciste, c’est mal ». Je préfère célébrer ce qui existe et qui est beau et merveilleux en soi. Et, à travers cela, sans avoir besoin de mots, semer l’ouverture, la valorisation et la connexion envers ce qui est habituellement nié et violenté.
Quel message aimerais-tu partager avec notre communauté ?
J’aimerais dire qu’en tant que latino-américain·es / Abya Yalañxs à Paris, nous devons cesser de reproduire le classisme de nos sociétés et sortir de nos zones de confort. Profitons de tout ce que nous offre cette ville cosmopolite, où vivent tant de communautés migrantes différentes et où chacune mène de nombreuses activités.
Nous pouvons encore davantage nous intégrer, nous pouvons être plus uni·es. Et c’est quelque chose que je célèbre profondément chez Artivistas, qui est, à ce jour, la seule maison artistique et culturelle indépendante latino-américaine que nous ayons à Paris et, par conséquent, l’un des rares espaces qui crée un échange créatif latino vivant.





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